Je vois le cinéaste, peut-être à tort, avant tout comme un cinéphile, un spectateur qui s’est transformé en créateur. Le cinéaste est un technicien de l’ombre et l’acteur est le premier vecteur de son art, car complètement exposé. Il peut se créer une alchimie entre ses deux personnes et l’acteur n’est alors plus seulement un objet modulable mais également une influence sur l’artiste, une muse. Je ne vais pas faire une liste complète des réalisateurs et de leurs acteurs fétiches, vous savez déjà que Tim Burton, Wes Anderson, Quentin Tarantino ou encore Woody Allen travaillent avec les mêmes comédiens régulièrement. Je cherche surtout à comprendre jusqu’à quel point un acteur peut influencer un réalisateur. Quand je parle d’acteur fétiche, j’entends par là une véritablement volonté du cinéaste de retravailler au moins une deuxième fois avec un comédien et non un simple hasard de casting, une influence au-delà même de la simple collaboration. Je vais donc pousser la réflexion à l’aide de quelques exemples qui à mes yeux semblent significatifs.

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Chiwetel Ejiofor et Michael Fassbender dans Twelve Years a Slave, 2013

Trois films réalisés, trois collaborations avec Michael Fassbender. Le réalisateur Steve McQueen repousse les limites visuelles avec son comparse irlandais en exploitant complètement son corps et sa chaire. Il faut une grande confiance et un respect mutuel pour montrer sans pudeur et sans fioriture des parties intimes qui n’en sont plus. Car en trois films, on a tout vu de Michael Fassbender ; son sexe, les rapports qu’il a avec, la sueur et les larmes, le corps meurtri par les coups, amaigri par la faim à raison de 14 kg perdus dans Hunger. Mais la jouissance aussi sur ce visage, celle qui est inhumaine pendant l’acte dans Shame, inhumaine dans la violence. La beauté visuelle des films de Steve McQueen réside dans sa capacité à imposer sans mensonge ni fioriture tout ce que le monde fait de violent et laid. Et en cela il a trouver son alter ego idéal en Michael Fassbender, qui se donne complètement à la caméra et nous offre des moments de grâce rarement égalés à mes yeux au Cinéma. Dans Twelve Years a Slave, Michael Fassbender n’est plus omniprésent à l’écran, n’étant plus comme lors des deux premiers films de Steve McQueen le personnage principal. Mais sa présence est alors encore plus frappante et imposante, car quand l’acteur apparaît c’est comme si la caméra le dévorait. On ressent réellement une différence dans le cadrage, dans la mise en valeur de l’acteur. Il irradie l’écran, et les autres personnages semblent alors écrasés. Michael Fassbender en tant qu’acteur fétiche, influence les choix du réalisateur quant au cadre et à l’histoire. Il apporte un souffle nouveau au traitement de l’image parce qu’il se trouve être une inspiration pour le réalisateur, une muse.

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Ryan Gosling dans Drive, 2011

On retrouve cette même présence silencieuse, imposante voire écrasante dans le duo que forment le réalisateur Nicolas Winding Refn et l’acteur Ryan Gosling. Il y a une véritable continuité entre les personnages interprétés par l’acteur dans les films Drive et Only Gods Forgives. L’acteur peut alors influencer les choix du réalisateur dans sa propre filmographie et l’inspire dans l’écriture scénaristique.

Pour les duos Fassbender/McQueen et Gosling/Refn, on assiste à un rapport égalitaire, comme celui que pourrait avoir deux frères, car ils se sont mutuellement portés vers la célébrité et la reconnaissance de leur travail. Quand un réalisateur plus âgé ou expérimenté prend sous son aile un jeune acteur, le rapport se veut différent. Le réalisateur accompagne l’acteur dans son évolution, et trouve une inspiration nouvelle dans sa jeunesse. L’expérience personnelle et intime de l’acteur est alors un nouveau souffle dans la filmographie d’un cinéaste qui trouve ainsi un témoin de son époque.

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Leonardo Dicaprio et Martin Scorsese sur le tournage de Shutter Island

L’exemple le plus flagrant est celui du réalisateur Martin Scorsese et de l’acteur Leonardo Dicaprio qui ont tournés six films ensemble. La collaboration prolifique du cinéaste et de l’acteur qu’il appelle lui même « mon fils » met en lumière leur changement, l’un vers le regain de jeunesse et l’autre vers la maturité. À 70 ans, le réalisateur nous a ainsi offert avec son dernier film Le Loup de Wall Street une œuvre d’une incroyable modernité et vivacité, par sa rapidité visuelle et narrative et quant aux sujets abordés.

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Ludivine Sagnier dans Swimming Pool, 2003

Il en va de même pour François Ozon et ses trois collaborations avec Ludivine Sagnier. On a pu observer l’actrice grandir, de sa condition d’adolescente et garçon manquée dans 8 femmes à son statut de pin-up dans Swimming pool. On retrouve dans l’œuvre de François Ozon une volonté de recherche sur la condition de la femme, au sein de la société comme dans la cellule familiale, et accompagner une actrice dans son évolution physique est un moyen d’appréhender ses thématiques propres. Voir l’actrice grandir et évoluer dans son comportement est en soit un moyen de s’approprier ses changements, c’est une inspiration qu’il peut restituer à l’écran.

Chez François Truffaut, cette recherche dans l’évolution de la transformation de l’acteur est encore plus poussée avec le personnage d’Antoine Doniel interprété par Jean-Pierre Léaud. Des 15 ans de l’acteur dans Les 400 coups (le personnage a 12 ans dans le film) jusqu’à ses 35 ans dans L’amour en Fuite, François Truffaut a pu traiter son sujet en accompagnant la vie de l’acteur à travers 5 films. L’épanouissement de Jean-Pierre Léaud dans son jeu est alors joint par l’achèvement de François Truffaut en tant que réalisateur.

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Jean-Pierre Léaud dans Les 400 Coups, 1959

Mais François Truffaut a en un sens également été muse. Il a évidemment influencé en tant que réalisateur, mais caster François Truffaut dans un film est un moyen pour un cinéaste de pouvoir s’approprier son idole, celui qui a été l’objet de sa vocation.  François Truffaut joue un personnage central dans Rencontres du Troisième Type réalisé par Steven Spielberg qui est alors un jeune cinéaste. Galvanisé par son premier succès Les Dents de la Mer, considéré aujourd’hui comme le tout premier blockbuster de l’Histoire du Cinéma, Steven Spielberg a à cœur de voir son idole jouer dans son film et cherche même à l’impressionner par la grandeur du plateau de tournage pour que François Truffaut accepte le rôle. J’y vois un désir enfantin de passionné. Steven Spielberg, dans sa réussite, souhaite s’approprier François Truffaut acteur car le montrer à l’écran, c’est afficher le triomphe d’un réalisateur qui égale alors son idole.

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François Truffaut et Steven Spielberg sur le tournage de Rencontres du Troisième Type

L’acteur est le premier vecteur de la cinéphilie, car il est complètement exposé. Le cinéaste cinéphile peut alors réaliser un rêve en castant un acteur qui l’a accompagné pendant son enfance et a construit son bagage culturel. L’acteur est ici muse dans le sens où il inspira aussi l’œuvre du cinéaste dans sa vocation et dans ses gouts. Je pense alors à Vincent Price qui a bercé l’enfance de Tim Burton, qui lui a d’ailleurs dédié son magnifique premier court métrage sobrement intitulé Vincent, doublé par l’acteur lui-même, mais aussi à Peter Jackson qui s’est battu pour que Christopher Lee fasse parti du casting du Seigneur des Anneaux et porte la cape de Saruman. En regardant les films Dracula joués par Christopher Lee, Peter Jackson a construit son gout pour l’horreur et le gore, qui fut son genre de prédilection à ses débuts avec Bad Taste, Braindead et Les Feebles. Travailler avec un acteur dont on est fan, c’est aussi lui déclarer son amour et vivre avec lui l’expérience cinématographique.

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Eva Mendes et Denis Lavant dans Holy Motors, 2012

L’hommage au Cinéma peut aussi se défaire d’acteurs fétiches et être symbolisé par des icônes de la culture populaire. Ainsi dans Holy Motors, le réalisateur du film Leos Carax est personnifié par son acteur fétiche Denis Lavant à travers le personnage de Mr Merde, protagoniste fasciné par Kay M, interprétée par Eva Mendes, et qui symbolise alors la muse, pantin magnifique et malléable. L’acteur devient un moyen pour le réalisateur de rendre hommage au 7ème art car il en est une métaphore.  Eva Mendes, actrice iconique, joue à mon sens son propre rôle et représente ses pairs.

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Gong Li dans Épouses et Concubines, 1991

Mais la déclaration d’amour d’un cinéaste pour un acteur peut aussi se transformer en obsession et définir la thématique d’une filmographie. Quand je vois un film d’Alfred Hitchcock, Zhang Yimou ou Pedro Almodavar, j’attends de voir l’actrice en tant qu’icône, magnifiée par l’idée fixe du réalisateur. L’actrice muse est alors une emprunte indélébile de la filmographie du cinéaste, elle va même jusqu’à le symboliser. La blonde hitchcockienne relève du fétichisme de la part du maitre du suspens, et sa manière de filmer ses actrices, tel que Grace Kelly avec qui il a tourné trois films, relève presque du voyeurisme. Cette forme visuelle est tellement ancrée dans l’esprit du spectateur que la blonde vue par Alfred Hitchcock est installée dans la culture populaire et connue même des profanes. Encore plus qu’Alfred Hitchcock, la femme est au cœur de l’œuvre de Zhang Yimou. Femme forte, souvent d’action, qui se bat pour ses principes et contre l’oppression et les dictats que la société lui impose. Cette femme est souvent personnifiée par l’ancienne compagne du réalisateur, la magnifique Gong Li, muse dans onze des films du réalisateur, même après leur séparation.

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Nicolas Winding Refn et Ryan Gosling

La direction d’acteur se trouve libérée grâce à la complicité et la cohésion d’un réalisateur et de son comédien et permet l’expérimentation et la quête de nouvelles formes de jeu. En tant que muse, un acteur inspire un cinéaste par son vécu personnel, sa forme de jeu et son physique. Il découle de ses collaborations un véritable rapport égalitaire et une relation qui va au delà de la simple expérience professionnelle. On retrouve par exemple dans le documentaire My life directed by Nicolas Winding Refn réalisé par Liv Corfixen, femme  du réalisateur, un réel rapport intime entre Ryan Gosling et la famille de Nicolas Winding Refn. Mais certaines relations conflictuelles peuvent aussi éveiller l’inspiration d’un réalisateur et de son acteur fétiche. On retrouve dans le documentaire Ennemis Intimes réalisé par Werner Herzog lui même le rapport tumultueux et souvent malsain qu’il entretenait avec son acteur fétiche Klaus Kinski au cours des cinq films tournés ensemble. Cette tension perverse lors des tournages a été un stimulant pour les deux monstres du Cinéma et a permis de puiser dans des sentiments extrêmes pour créer une œuvre nouvelle, mais à quel prix?

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Werner Herzog et Klaus Kinski

Il était important pour moi d’écrire cet article, car passionnée de Cinéma depuis mon enfance, mon amour pour cet art a d’abord été véhiculé par les acteurs, à coup d’affiches sur les murs et de fascination. Avec le temps l’admiration s’est déplacée vers des réalisateurs qui, en tant que passionnés de Cinéma, se retrouve être un peu comme nous. Il y a des tas d’autres duos d’acteur/réalisateur, j’ai présenté ceux qui font vivre ma passion, j’attends les vôtres.

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